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Adolescence : crise individuelle, crise familiale

mercredi 15 décembre 2021 par beaujean

ADOLESCENCE : CRISE INDIVIDUELLE, CRISE FAMILIALE

D. DESTAL
Psychiatre des hôpitaux - Thérapeute Familial à l’A.P.R.T.F. - EPS, Ville Evrard

L’adolescence est un mouvement tellement spécifique qu’elle provoque chez beaucoup d’entre nous, thérapeutes, romanciers, auteurs dramatiques, cinéastes, enseignants, parents, etc. pour le moins de l’intérêt, voire de la passion.
L’adolescence en tant qu’une des phases spécifiques de la vie a-t-elle une
réalité ?
S’il est vrai que survient un temps de grand changement chez l’enfant, temps qui modifie sa physiologie, son état hormonal, son apparence, son vécu émotionnel, son appréhension temporelle, spatiale et affective du monde, cela prouve simplement que les adolescents existent.

Mais qu’en est-il d’une fin de l’adolescence ? Cesse-t-on réellement d’être adolescent ? Quels seraient les signes de l’extinction de cet embrasement ?
Les témoins en sont les parents ou plus largement la famille.
Et force est de constater que l’adolescent dans la famille met en tension de tels potentiels émotionnels que toute la famille apparaît comme adolescente.
L’adolescent émerge de la période de latence, c’est-à-dire qu’une période marquée sur le plan émotionnel par une apparente paix va laisser place à une succession de bouleversements, de grands mouvements passionnels, qu’ils soient d’attachement, qu’ils soient de refus ou de rejet. On entre dans la phase de l’Agir, on va baigner dans l’Agir.

Tout-à-l’heure, était posée la question d’une fin de l’adolescence.
C’est une question qui reste pour moi sans réponse claire car il me semble que chez beaucoup d’hommes et de femmes peuvent resurgir dans toute leur violence, leur intégrité et leur amplitude des attitudes, des comportements, des vécus, des actes adolescents :

  • l’on peut remarquer que c’est essentiellement lors de nouages et lors de dénouages de liens, lors de rapprochements ou lors de séparations ;
  • comme si tout le travail d’élaboration, de différenciation, d’autonomisation, d’individuation « était subitement annulé.

Le poids de son passé et du passé familial, le poids de l’histoire l’entraînent dans un système de contraintes qu’illustrent les agirs pour secouer ces contraintes et les comportements de répétition, qu’ils soient du registre de la normalité ou du registre de la pathologie.
D’ailleurs, la frontière est bien floue entre ces deux domaines, les situations de mises en danger vital de l’adolescent pouvant relever de l’un ou de l’autre : qu’il s’agisse des troubles des comportements alimentaires, des accidents ou des tentatives de suicide, des différentes manières d’aborder substances toxiques et relations dans une atmosphère initiatique, provocatrice ou aliénante.

L’adolescent est à la fois dans un rejet et dans une hyper-réceptivité au moindre signal de son entourage.
Toute rencontre est importante car elle se passe dans un moment où les destins se nouent sans être figés.
On peut dire qu’avec la même organisation psychique, certains adolescents vont devenir créateurs de leur propre vie, certains vont entrer en psychiatrie en réalisant un véritable auto-sabotage.
Il est donc impossible de se référer simplement à une organisation interne, une dialectique est nécessaire avec l’environnement.
Cette exigence apparaît au détour de chaque proposition avancée à leur sujet.
Et que se soit dans une perspective diachronique, historique ou dans une perspective synchronique, du hic et nunc, il y a entre la normalité et la psychopathologie à la fois un continuum et une cassure.
La cassure dans la psychopathologie c’est la perte de liberté à l’égard de l’agir.
L’adolescent fonctionne par agirs et passages à l’acte. Et les passages à l’acte chez l’adolescent contraignent son entourage à agir et à réagir.
Ces passages à l’acte peuvent être envisagés comme l’irruption dans le monde externe de conflits qui ne peuvent plus ou ne peuvent pas être gérés dans son monde interne.

Ces passages à l’acte doivent concilier deux objectifs pour l’adolescent :

  • la quotidienneté de la vie ;
  • la finalité de leur vie.
    Toute théorie est une médiation entre notre implication personnelle et notre volonté d’objectivation.
    L’adolescent met à mal toutes les théories, en suscite sans cesse de nouvelles qui se traduisent par de nouveaux choix stratégiques ou thérapeutiques.
    L’adolescent est placé et nous place au carrefour entre l’intérieur et l’extérieur.
    Chez l’adolescent, ce qui donne aux parents ou aux thérapeutes le sentiment d’un passage à l’acte, c’est le fait que ceux qui entourent l’adolescent sont considérés par lui comme des choses et non pas comme des êtres ayant un désir propre : c’est ce déni de l’autre en tant qu’être désirant qui donne à l’agir et au passage à l’acte sa dimension de violence.
    Et curieusement, que ce soit dans la famille ou en institution, il y a toujours quelqu’un pour s’étonner de l’irruption de ce passage à l’acte parce que justement l’adolescent, les jours précédents s’était montré plus souple, plus accessible, plus coopérant ; il avait souvent accepté de faire des choses inhabituelles chez lui.

C’est comme si le passage à l’acte succédait à un rapproché relationnel difficile à maîtriser.
De même, dans le cas d’un adolescent en psychothérapie individuelle ou familiale, il est fréquent de constater une dissociation entre ce qui se passe en psychothérapie où la relation s’instaure de façon satisfaisante et ce que les parents rapportent en se plaignant d’une aggravation des conduites : et les deux ont raison : il y a investissement de la relation en situation psychothérapique et dans le même temps dégradations des relations familiales.
Notre travail consiste à créer des liens là où la peur pousse à rompre ces liens ; or il y a un lien entre ces perceptions de deux situations : l’agir chez l’adolescent sert de protection contre tout mouvement d’investissement.
Les conduites d’agir chez l’adolescent peuvent être comprises comme des modalités d’aménagement de la relation dans la mesure où cette relation donne l’impression à l’adolescent qu’elle compromet ou menace son mouvement d’autonomisation.

Il y a compétition chez l »adolescent entre l’appétence relationnelle et la menace qu’elle fait peser sur son autonomie.
L’agir apparaît alors comme un moyen de rétablir des frontières.
Et ce qui prime c’est l’agir et non pas le sens de cet agir.
Dans le contexte de la relation psychothérapique, les tentatives venant du psychothérapeute à faire un lien avec le passé risquent de renforcer le recours à l’agir car il y a une terreur du passé (ou une adoration du passé, ce qui revient au même).
L’adolescent rattache ce passé à l’infantile, au non-choisi, à la passivité, à la dépendance. Et ce court-circuit que propose le thérapeute à un effet excitant de l’anxiété en place d’un effet contenant.
Ici, il est nécessaire, bien avant d’aborder la phase relationnelle familiale de cet exposé, d’ouvrir une parenthèse : le travail familial évite justement ce raccourci, ce court-circuit individuel en redistribuant sur les parents se rapproché de leur adolescence induit par leur adolescent.
De même, l’évocation, d’un désir n’est pas ressenti comme une ouverture ou une potentialité mais fait resurgir le poids du pouvoir de l’autre sur soi.
Ainsi cette litanie des adolescents qui disent : « Je ne m’intéresse à rien » pourrait se dire, « Je ne suis pas sûr d’être intéressant pour ceux qui sont importants pour moi ». Et là encore, effectivement, l’adolescent en tant que tel provoque souvent chez ses parents des réactions autres que leur intérêt.
Et : « Je ne suis pas sûr d’être intéressant » peut devenir : « Je ne serai ainsi jamais déçu, si je ne désire rien ». L’adolescent se trouve alors coincé dans un véritable paradoxe : « Ce que je désire, parce que je le désire, me menace ».
L’issue en est la paralysie, l’anéantissement de la pensée. Et le recours contre l’effondrement, c’est Agir.
Pourquoi l’adolescence est-elle particulièrement propice à ces passages à l’acte ?

  • Parce que la puberté est elle-même un véritable passage à l’acte de la Nature qui propose ou impose, sans que l’adolescent l’ait choisi, un corps qui permet d’agir.
    Cela a pour conséquence un effet de rapprochement relationnel avec tous les objets externes.
    On le sent à une sorte d’épaississement de l’atmosphère familiale avec une traduction physique : l’adolescent trouve ses parents envahissants, physiquement ils ont une odeur, ils sont trop gros ou trop maigres, ils font du bruit en mangeant. Pour fuir ce rapprochement physique l’adolescent ne reste plus à table pour les repas, s’enferme dans sa chambre, sort le soir avec ses copains, est toujours fourré chez l’un ou l’autre, voire fait des fugues.
  • Parce que l’adolescence représente une répétition de la grande problématique de la petite enfance, celle de la séparation.
    Cette séparation, qu’elle se passe bien ou moins bien est essentiellement le réaménagement de l’interaction et de l’apprentissage émotionnel primordial entre la mère et le nourrisson.
    Or l’émotion parle toujours d’un lien et quand on doit refuser l’émotion pour faire disparaître les liens (ou pour accepter leur absence), il faut y substituer des sensations de plus en plus fortes pour se sentir exister.
    Ici encore, bien sûr, il nous faut noter que les parents fonctionnent en miroir avec des effets de résonnance mutuelle.
    Il est donc question au minimum d’aménager une distance relationnelle. L’adolescent va prendre des mesures. Nous y reviendrons par la suite mais mentionnons dès à présent trois stratégies.
    L’opposition est la plus fréquente. Elle peut prendre de multiples visages, de tolérance parentale et de gravité variables.
    Mais l’opposition rend possible le maintien d’une relation parce qu’elle permet à l’adolescent de ne pas voir à quel point il se repose sur celui ou celle à qui il s’oppose. Ces conduites ou attitudes d’opposition sont d’autant plus valides qu’elles sont mutuelles et rendent le même service aux parents qui sont confrontés eux, non pas au rapproché intolérable, mais aux prémices de la séparation, de la perte de leur enfant, enfin de son départ, plus simplement.
    L’idéalisation est une autre stratégie.
    L’autre est supportable parce qu’il est tellement génial, tellement formidable. Il y a dans l’idéalisation, à la fois une grande proximité et une inaccessibilité.
    Par exemple, les groupes idéologiques permettent de vivre une dépendance bien supérieure à celle de la famille.
    Une troisième stratégie est la mise sous emprise, que ce soit l’arrêt de l’alimentation, l’alcool, les drogues. L’emprise conjugue dépendance, addiction avec défi.
    Enfin, il y a la fonction démiurgique d’auto-création du passage à l’acte. Nous sommes là à un carrefour où l’aménagement de la distance relationnelle peut basculer. Dans cette phrase banale qu’ils prononcent : « Je n’ai pas demandé à naître », il y a bien sûr la tentative d’annulation de leur fonction entre les parents et dans la relation du couple conjugal, mais il y a aussi la reprise du pouvoir de l’adolescent sur son destin.

« Je n’ai pas demandé à naître »
Deux solutions :

  • « Je choisis de vivre » :
    Ouf, on est d’accord.
  • « Je choisis de mourir » :
    Là est la catastrophe : l’adolescent échappe au pouvoir des parents.

PASSONS DE L’ADOLESCENT A LA FAMILLE ADOLESCENTE

Pour L’adolescent, la problématique est d’établir un espace interne entre une partie de lui qui perçoit et une partie de lui qui accepte de réfléchir ou de ressentir la partie de lui qui perçoit.
Pour la famille, le clivage réside entre les émotions qu’ils partagent et la représentation impossible de ce lien.
Puis existe un autre clivage entre la famille et le monde extérieur.
Ce clivage se traduit par le degré de nucléarisation de la famille.
Dans ces deux derniers points sont rassemblés les mécanismes d’autonomisation mutuelle et la création-acceptation de liens extra-familiaux à l’adolescence de la famille.
En gros : plus le « Je » de l’adolescent est absorbé par le « jeu » familial, plus il y a expansion de son « non-je ». Le « non-jeu » familial correspond à cette part de l’individu qui n’obéit pas à la règle familiale.
Au stade de l’adolescence, la famille risque de sacrifier le diachronique au synchronique. C’est-à-dire que tout se joue dans l’ici et maintenant au détriment de l’historicité.
Les membres de la famille semblent brutalement coupés du passé. Ils cherchent leur identité relationnelle dans les règles du Jeu familial.
Et si l’identité est contenue dans les règles et stratégies interactives, dans l’exigence de loyauté à l’appartenance familiale, l’autonomisation, la différenciation, annonciatrices de départ d’un membre de la famille entraînent la disparition d’une partie de son identité et la négation de l’identité des autres.
Ce qui est de l’ordre de l’historicité et du transmissible est du côté de la loi.
Ce qui est de l’ordre de l’ici et maintenant et de l’intergénérationnel est de l’ordre du Jeu familial.
Or, on peut transgresser la loi, mais on ne peut pas transgresser la règle : soit on joue selon la règle du Jeu, soit on est hors du Jeu familial.
L’adolescence est un carrefour pour le cycle vital de la famille.
L’atmosphère de la famille adolescente, sa dynamique, ses interactions, ses enjeux sont spécifiques.
Aussi bien dans un axe vertical parents-enfants que dans un axe horizontal entre les parents et à l’intérieur de la fratrie.
C’est le moment où se vivent avec une particulière acuité :

  • les remaniements du pacte fondateur du couple ;
  • le processus d’autonomisation mutuelle de l’adolescent et de ses parents ;
  • les mécanismes de protection mutuelle ;
  • l’évolution du capital d’énergie vitale de la famille ;
  • le passage de l’intimité intra-familiale aux relations extra-familiales par l’adolescent.
    Si on peut se risquer à parler d’une problématique de la famille adolescente, elle regroupe :
  • le téléscopage des temps et les secousses temporelles ;
  • la confusion des peurs ;
  • un climat d’incompréhension mutuelle ;
  • la lutte entre sentiment d’appartenance et vécu de dissemblance ;
  • l’idée d’incompétence ;
  • la nucléarisation de la famille.

L’adolescent remet en jeu le pacte ou le contrat fondamental du couple
Et pourtant, paradoxalement la majorité des couples qui viennent en thérapie de couple font remonter les difficultés à quelques mois après la naissance du premier au du deuxième enfant.
Par contre quand une famille vient en thérapie autour d’un adolescent désigné, le couple parental ne fait pas remonter ses difficultés à cette période.
Les choses se passent comme si la problématique spécifique présentée par leur adolescent les protégeait. Ce n’est que plus tard dans la thérapie que leurs différends conjugaux apparaissent.
Pour son autonomisation, l’adolescent a besoin de fonctions maternelle et paternelle bien différenciées : cette différenciation lui permet de s’appuyer alternativement sur chaque parent.
Mais, dans ce mouvement, il confronte ses parents à leur dyade conjugale.
Dans la formation et la dynamique de la dyade couple, on peut observer des situations où chaque membre du nouveau couple propose au conjoint une fonction issue de sa propre famille d’origine, fonction dont il est dépendant.

  • Relation père/fille ;
  • Relation mère/fils ;
  • Relation fraternelle.
    Ces relations demeurent toujours en concurrence avec les relations fondatrices dans la famille d’origine.
    Le passage de la dyade à la triade déstabilise ces homéostasies particulières.
  • Soit : séparation du couple ;
  • Soit réaménagements fonctionnels dans une triangulation harmonieuse autour des enfants grâce à la mise en activité de la fonction maternelle et de la fonction paternelle.
  • la « fille »/femme/la « mère » ;
  • le « fils »/homme/le « père ».
    La relation fraternelle est la plus stable, donc la plus difficile à modifier : elle se transforme souvent en relation amicale.
  • La femme/femme et mère mais pas épouse ;
  • L’homme/homme et père mais pas mari.
  • Soit l’enfant devient le patient-désigné ;
  • Soit encore le couple devient le patient-désigné.
    Quand n’ont eu lieu que des accomodations » de fortune, c’est au moment de l’adolescence d’un des enfants que va apparaître le problème du couple parental qui masque le problème du couple conjugal.

REMARQUE

Dans les situations de crise familiale autour des difficultés ou des symptômes présentés par un adolescent, il faut toujours tenir compte que l’autonomisation de cet adolescent touche également le sous-système fraternel. Ce sous-système de la fratrie est très puissant pour rééquilibrer les fragilités du couple des parents.
On constate donc que : plus le symptôme est grave et installé, c’est-à-dire plus est nécessaire la fonction de patient-identifié, moins apparaît le conflit conjugal. Seuls sont montrés des désaccords parentaux.
Il y a donc en fonction de l’évolution du pacte conjugal des degrés différents d’expression possible des divergences entre les parents et l’adolescent dans sa problématique d’autonomisation les connaît. il doit les prendre en compte dans la gestion de son ambivalence à l’égard du rapproché émotionnel dont nous parlions tout à l’heure.

Nous aborderons successivement :

  • interpellation, provocation, rébellion, passivité et pauvreté ;
  • dans les attitudes d’interpellation, de provocation, l’adolescent peut attaquer l’un ou l’autre des parents sans danger parce qu’il a l’expérience de l’innnocuité de ce jeu interactif entre les parents.
    Les comportements de rébellion obligent les parents à s’unir contre lui dans une sorte d’alliance renforcée. Le jeu est plus violent mais il l’a déjà observé chez les parents. Cette configuration comporte des risques de rupture.
    Le jeu interactif est là encore bien équilibré entre l’intérieur de la famille et le monde extérieur.
    La configuration de passivité, elle, montre une prédominance du jeu interne à la famille, avec une diminution de ses interactions avec le monde extérieur. Elle témoigne d’une nucléarisation plus forte de la famille.
    Les parents forment une coalition soudée par l’attitude de passivité de l’adolescent qui les pousse à adopter un comportement d’hyperactivité. Souvent, on constate qu’il y a de façon redondante un parent en première ligne.
    Dans ces familles, l’hyperactivité induite par les troubles de l’adolescent (succession de phases d’apragmatisme et de passages à l’acte) masque une dépression. Cette dépression traduit un vide relationnel avec raréfaction des demandes et des apports à l’intérieur du couple conjugal.
    Le reproche explicite a encore une place entre les parents et entre l’adolescent et le couple parental.
    La configuration de pauvreté va de pair avec une coupure du système familial avec l’extérieur. Il y a un véritable découplage qui s’accompagne d’une très forte nucléarisation de la famille qui se referme sur elle-même.
    Ce renfermement intéresse la triade couple parental - adolescent-désigné.
    Dans la configuration de pauvreté, la situation interactive avec le 4e (deuxième enfant) est particulièrement importante. Le 4e ou les 4es ont un parcours de différenciation apparemment satisfaisant. C’est lui ou elle qui maintient entr’ouverte la porte de la maison.
    Une particularité de son vécu et de ses attitudes est d’osciller entre l’attirance, voire la fascination et la répulsion à l’égard de la triade.
    Il maintient une apparence de normalité de la famille aux regards de l’extérieur.
    Il témoigne de la bonne santé familiale et met ainsi l’accent sur la désignation de l’adolescent-symptôme qui est leur seul problème.
    Si on considère le sous-système de la fratrie, en apparence il y a rupture.
    L’adolescent-désigné doit préserver jalousement sa fonction privilégiée au sein de la triade avec les parents. Mais ce faisant, il protège son frère (ou sa sœur) d’avoir à occuper cette fonction.
    C’est ainsi que la fratrie se partage équitablement les rôles :
  • l’enfant-désigné est le gardien de l’équilibre familial à l’intérieur ;
  • les autres enfants sont les gardiens des relations familiales avec l’extérieur.
    Dans cette situation qui se manifeste chez l’adolescent par des symptômes graves d’atteinte à son intégrité physique ou à sa vie psychique, si on met en relation ces hypothèses et celles qui concernent son économie individuelle, on conçoit la gravité de sa souffrance et la dimension vitale de son sacrifice.
    Si on examine de plus près cet équilibre, on constate notamment dans les familles où les symptômes sont la toxicomanie, les tentatives de suicide ou la psychose, que si la mère montre sa préférence pour le patient, elle vit une complicité cachée avec un autre de ses enfants. Dans le jeu familial cette complicité est à la fois cachée explicitement et dévoilée implicitement.
    Le patient-identifié disparaît sous sa fonction et il ne peut que craindre de disparaître s’il abandonne cette place.
    Cette complicité cachée entre la mère et le 4e est notamment rendue possible par la fonction maternelle qu’elle laisse exercer au père à l’égard du patient-identifié.
    De la configuration d’interpellation à celle de pauvreté nous décrivons ces états du point de vue d’un observateur extérieur.
    Mais le critère le plus impressionnant, celui auquel nous sommes très sensibles, c’est la fermeture progressive vis-à-vis de l’extérieur.
    Cependant dans la situation de clôture maximum, on observe au cours des séances que ces familles ont gardé la capacité à s’ouvrir sur l’extérieur pendant des périodes rares et brèves.
    Par exemple, un épisode délirant du patient-identifié, un stade alarmant d’anorexie mentale, entraînent l’ouverture de la triade sur l’hôpital. Cette ouverture se fait dans une synergie coopérative de tous les membres de la famille, parmi lesquels le patient-identifié devient pour un temps le messager entre l’intérieur et un extérieur particulier. Dans ce moment, la triade fusionnelle s’ouvre et offre un espace de liberté à chacun. Cet espace de liberté n’est pas menaçant pour le futur, puisqu’il est, par définition destiné à se refermer rapidement et surtout il est sous l’entier contrôle du patient.
    Mais les familles, au long de leur cycle vital passent par des moments de pauvreté-renfermement et de richesse-ouverture.

Ainsi, à la naissance du premier enfant, la première triade se forme et se renferme sur elle-même avec une réduction des échanges avec l’extérieur. Pourtant, à l’intérieur de la famille s’organise une nouvelle richesse source d’ouverture plus diversifiée avec l’extérieur dans un second temps.
Ainsi encore, à l’adolescence vécue dans la provocation, il est clair qu’interviennent dans un contexte global d’ouverture sur l’extérieur des interactions typiques de l’atmosphère de passivité, voire de pauvreté.
Si j’insiste sur le fait que ces descriptions sont celles d’un observateur extérieur, c’est parce que passivité et pauvreté familiales ne témoignent que des images que ces familles laissent transparaître d’elles-mêmes à l’extérieur. Mais ces termes n’augurent en rien de ce qui se joue à l’intérieur de la famille.
Si l’on s’attache à la configuration de pauvreté apparente qui traduit les situations thérapeutiques les plus désespérantes, lorsque le thérapeute s’informe sur les attentes de chacun les réponses sont centrées sur la guérison de leur enfant.

Si le thérapeute est admis pour un temps souvent limité à participer émotionnellement au jeu familial, il peut sentir la violence contenue à parler des espoirs abandonnés, des sacrifices consentis, des attentes trompées. Mais seul, une fois de plus le patient-identifié possède la clé de ces moments de rapprochement et de distanciation.
Publié avec l’autorisation de l’auteur.


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