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Comment nous nous servons de nos émotions

Vinciane Despret

mercredi 15 décembre 2021 par beaujean

CONFERENCE LE 7 DECEMBRE 2000

Comment nous nous servons de nos émotions

Vinciane Despret, Psychologue, docteur en philosophie
Auteur de “Ces émotions qui nous fabriquent, ethnopsychologie de l’authenticité” , Paris : Les Empêcheurs de penser en rond., 1999.

« Mes émotions me débordent, je dois apprendre à la contrôler ». « Je fus envahi par la colère ». « J’étais hors de moi, je ne savais plus ce que je faisais ». « Tu ferais mieux de te dominer ». « La rage l’aveuglait, il n’y avait pas moyen de lui faire entendre raison ». « Je ne sais pas ce qui m’a pris ».

La conception des émotions qui a longtemps prévalu, tant dans la tradition philosophique et psychologique que dans l’expérience commune des Occidentaux, définit le plus souvent ces dernières en les opposant à la Raison .
Comme ces petites citations introductives (issues de conversations de tous les jours ou de stéréotypes romanesques) en témoignent, ce premier contraste émotion-raison se déploie en une série d’autres oppositions binaires : on y parle de contrôle (inférant par là qu’il y a quelque chose hors-contrôle), d’envahissement (sous-entendant alors qu’il y a un intérieur séparé d’un extérieur), on y parle aussi (et les contrastes sont évidents pour qu’il soit besoin de les relever tous) de perte de soi, de domination, d’aveuglement, voire même d’une forme édulcorée de possession.

Chacun de ces termes, on l’aura compris, ne prend son sens que dans un système de mise en contraste, comme par exemple celui qui oppose la volonté qui contrôle et les expériences hors contrôle, la passivité et l’activité, le soi et le non-soi, etc... Et, on le remarquera à la lumière des exemples choisis, chacun des contrastes évoqués par ces termes constitue certes l’expérience émotionnelle, mais la constitue surtout comme une catégorie particulière—et même problématique— d’événements.

En effet, la manière dont nous décrivons l’expérience émotionnelle s’articule à un ensemble d’oppositions classiques de l’anthropologie occidentale. D’abord, l’opposition passif/actif : nos émotions sont débordantes, nous n’en sommes pas les maîtres, nous les subissons et nous en sommes la proie (la raison reçoit d’ailleurs le rôle de contrôler les passions). Ensuite, ces deux contrastes (avec la raison et avec la volonté) sont eux-mêmes intimement liés à un troisième, celui par lequel nous distribuons les choses et les êtres en termes de nature, d’une part, et de culture de l’autre. Les émotions sont de l’ordre de la nature, du corps, du biologique, voire de l’archaïque : elles sont la part primitive ou animale qui est en nous — et qui peut d’ailleurs menacer. Ensuite encore, l’expérience émotionnelle, comme événement naturel, exhibe le caractère d’authenticité des choses incontrôlables (spontanées) et naturelles, l’émotion dès lors s’inscrit par opposition à tout ce qui est construit, contingent, bref à l’artificialité de la culture. Enfin, dès lors qu’elles sont naturelles et authentiques, les émotions ne peuvent être qu’universelles.

En d’autres termes et en résumé, les émotions sont des événements qui « nous arrivent », que nous « subissons » et que nous devons, au mieux, apprendre à gérer ou à maîtriser. Elles semblent d’autant plus naturelles qu’elles présentent toujours un caractère d’évidence ou de nécessité .

Cependant, la rencontre d’autres cultures nous mène progressivement à rompre avec ce sentiment d’évidence. Ce qui nous a toujours paru nécessaire, familier, non-négociable apparaît soudain comme beaucoup plus contingent, beaucoup plus étrange, beaucoup plus « cultivé ». Selon les cultures à qui ils adressent leurs questions, les anthropologues découvrent tantôt des émotions inconnues pour nous, tantôt le fait qu’elles ne se définissent pas contre la raison — et que le contraste ne fait même aucun sens —, tantôt encore qu’elles ne s’inscrivent pas dans un réseau serré de significations liant la nature, l’intimité, l’authenticité, etc…

Nos conceptions subissent alors une nouvelle épreuve de lisibilité, pour le moins intéressante : nos émotions ne seraient pas tant naturelles que cultivées comme telles ; elles ne seraient pas tant authentiques que construites d’une manière qui leur donne la force de l’authenticité ; elles ne seraient finalement universelles que parce que c’est ainsi que les Occidentaux revendiquent le statut de leur psychologie, de leur âme et de leurs savoirs.
Nos conceptions, en somme, seraient le produit d’une histoire. Une histoire longue, celle qui a « fabriqué » notre psyché, une histoire faite d’enjeux religieux, politiques, moraux, notamment ; elles sont d’autre part le résultat de l’histoire plus courte de nos savoirs scientifiques, et parmi ceux-ci, principalement la biologie et la médecine, la psychologie, la psychologie expérimentale et la psychanalyse ; autant de savoirs qui ont contribué à construire nos expériences et la façon dont nous nous définissons .

Parallèlement à ces histoires qui nous ont « fabriqués », nous pouvons aussi nous interroger sur la manière dont, dans notre vie quotidienne, nous utilisons toutes les ressources de la culture des émotions pour agir ou ne pas agir, parler ou nous taire, pour nous « absenter » dans la rage, nous « perdre » dans la colère, devenir « autre » dans la passion. En somme, nous pouvons explorer sur un mode curieux les expériences que nous sommes capables de créer ou de découvrir quand nous « convoquons » ou que nous induisons le débordement des émotions pour négocier notre rapport à nous-mêmes et aux autres.


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