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Cycle de Conférences 2016-2017

Deuxième conférence. Réorganisations familiales autour des maladies liées au vieillissement. Isabelle Neirynck et Marc Melen. 6 décembre 2016.

mardi 14 février 2017 par Melen Marc , Neirynck Isabelle

DIAPO TITRE

Diapo Plan

Introduction

Depuis quelque temps, les conférences commencent par une introduction qui rappelle quelques principes théoriques de la systémique et par une sorte d’amplification métaphorique - et aussi systémique que possible - du thème de la conférence en faisant référence à un mythe.

Aujourd’hui, puisque la conférence est assurée par Isabelle Neirynck et moi-même, ces éléments sont inclus dans la conférence.

Lors de la précédente conférence, avec Marco Vannotti, nous avons vu comment les maladies somatiques peuvent amener des réorganisations dans les relations familiales. Nous allons aujourd’hui développer le même thème mais concernant les maladies liées au vieillissement.

Mais avant d’y arriver, nous devons préciser un certain nombre de points pour bien situer notre propos.

Cette année, nous faisons régulièrement référence à la théorie du chaos. Il nous semble en effet que cette théorie, qui rend compte du fonctionnement des systèmes sensibles aux conditions initiales, pourrait nous aider à penser la façon dont les systèmes humains s’adaptent lorsqu’ils sont confrontés à des événements dramatiques tels que la maladie.

Il faut tout d’abord justifier cette suggestion en resituant la place des théories du chaos dans le champ des théories systémiques et en contextualisant ce bref résumé en tenant compte de notre thématique.

DIAPO Définition Système

La systémique appliquée aux systèmes humains est passée d’une modélisation inspirée de la chaudière à thermostat à celle inspirée des organismes vivants. Elle est passée de la première à la deuxième cybernétique.

DIAPO 1ere cybernétique

La première cybernétique, c’est un peu l’histoire « des machines et des hommes ».

Comment doter une machine d’un calculateur qui soit capable de réguler le fonctionnement de la machine en fonction des contraintes de l’environnement, donc de la piloter ? Le mot cybernétique renvoie à l’idée de gouverne, gouvernement, gouvernail. C’est le sens du mot grec « kubernètès » sur lequel est forgé le terme cybernétique.

Cela suppose de la communication entre les composants. L’information est comprise dans un programme qui fournit des “instructions” qui déclenchent les opérations, les coordonnent, les arrêtent. Les actions sur l’environnement sont également prises en compte pour informer en retour le système et lui permettre d’atteindre son but. La finalité globale du système est de maintenir un état stable, une homéostasie.

La chaudière à thermostat est emblêmatique de la première cybernétique.

DIAPO

C’est un type de modélisation qui convient lorsque :

  • les systèmes fonctionnent dans des marges relativement étroites autour d’un état stable (systèmes proches de l’équilibre)
  • l’on peut faire primer l’ici et maintenant
  • la créativité est limitée (les comportements sont relativement prévisibles)

DIAPO

Or les systèmes vivants ne fonctionnent pas nécessairement dans des états proches de l’équilibre sans que cela ne conduise forcément à une entropie totale. Au contraire, emmenés loin de l’équilibre, ces systèmes innovent (émergence) et passent d’un état stable à un autre (homéostasie majorante ou péjorante). Et pour comprendre comment ces systèmes vivants passent d’un état à un autre, il faut souvent tenir compte de leur histoire, donc aller au-delà de l’ici et maintenant.

A suivre trop exclusivement cette logique, l’intervenant agit comme un “reprogrammateur”, un deus ex machina : après observation fine et détaillée du fonctionnement du système, il propose des pistes, voire des solutions pour aider le système à retrouver l’équilibre, considéré comme un idéal absolu.

Dès les années cinquante, sous l’impulsion de von Foerster, des nouvelles conceptions ont vu le jour et qui constituent ce qu’on appelle la 2ème cybernétique, laquelle prend en compte la spécificité des systèmes vivants.

DIAPO 2e cybernétique

Ces spécificités du vivant ont été énoncées dans les années ’80. D’après Maturana et Varela, deux neurobiologistes et systémiciens, les systèmes vivants se caractérisent par 4 propriétés fondamentales :
ils sont dotés d’une clôture
ils forment une unité
ils ont une identité propre
ils présentent une autonomie

Ces caractéristiques résultent du fonctionnement autonome du système : c’est par l’intensité et la fréquence des interrelations entre leurs composants que les systèmes vivants apparaissent comme formant des unités ayant leur identité propre distincte d’autres unités, chacune étant délimitée par une clôture (ou frontière).

DIAPO

On peut encore résumer cela en disant que la caractéristique essentielle du vivant est l’autopoïèse. Les systèmes vivants sont autopoïétiques. Ils s’autoproduisent, ils s’autoorganisent.

Les systèmes vivants sont donc thermodynamiquement ouverts (échanges d’énergie avec l’environnement) mais informationnellement encapsulés, auto-référentiels.

Quant à la finalité principale, ce n’est pas l’homéostasie, c’est de produire et maintenir son organisation de manière autonome.

DIAPO : Implications cliniques

Les implications pour le travail clinique sont considérables car cela change radicalement le positionnement de l’intervenant. Il n’est plus un système qui tente d’influer sur un autre système en essayant de l’instruire de l’extérieur. La position de deus ex machina est vouée à l’échec puisque le système consultant s’auto-organise.

L’intervenant doit renoncer à l’objectivité : l’observateur ne peut pas être séparé du système qu’il observe. Comme le signale Korzybski, un arbre qui tombe sans témoin pour l’entendre ne fait pas de bruit. Autrement dit, ce qu’un observateur met en évidence dépend de sa propre autoréférentialité, de ses croyances. Observer, c’est déjà construire une carte du monde or, toujours selon Korzybski, « la carte n’est pas le territoire ».

Bien, voilà pour les deux cybernétiques et j’espère que cette introduction vous aura convaincu de la pertinence de la deuxième par rapport à la première. Mais, on doit admettre que la deuxième cybernétique, comme la première, bute sur un éceuil de taille, à savoir : ne pas être capable de modéliser l’imprévisibilité de la trajectoire des systèmes.

DIAPO vers une troisième cybernétique

Un autre défaut commun aux deux systémiques présentées est de figer la notion d’équilibre : tout se passe comme si les systèmes familiaux/conjuguaux étaient programmés pour, une fois passée la période de perturbation, revenir à l’état d’équilibre antérieur. Or c’est notre expérience commune qu’en matière de vie familiale ou conjugale, lorsque des événements dramatiques surviennent, rien n’est plus jamais comme avant.

Il s’agit donc de se tourner vers des modélisations qui font la part belle à l’imprevisibilité et à une conception dynamique de l’équilibre.

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La théorie du chaos offre ici des perspectives. Elle tente de rendre compte du fonctionnement de systèmes complexes tels que les mouvements de convection, les tourbillons. La théorie du chaos permet de cerner le comportement des systèmes qui vont loin de l’équilibre, c’est-à-dire des systèmes suffisamment souples pour aller loin de l’équilibre et retrouver un nouvel équilibre mais avec une sérieuse dose d’imprévisibilité dans la réorganisation.

Les réorganisations sont liées à des points dans l’espace-temps. Si on modélise le fonctionnement du système, c’est-à-dire l’état dans lequel il se trouve à différents moments du temps, on voit qu’il passe régulièrement par certains points. Ces points sont appelés attracteurs (périodique, ponctuel, étrange, etc.). Les attracteurs sont des points de fixation, d’ancrage dont le système a du mal à se détacher (attracteur ponctuel, attracteur périodique, sémi périodique) ou au contraire des points de bifucation conduisant le système vers de nouveaux modes de fonctionnement (attracteur étrange).

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Certes, nous n’avons pas la prétention de proposer une modélisation digne de la théorie du chaos. Nous nous contentons de nous y référer à titre analogique.

On peut voir la maladie, au même titre que d’autres événements comme les deuils, les pertes d’emploi, les naissances, comme des attracteurs figeant ou dynamisant, selon les circonstances.

Parfois, c’est l’accumulation d’événements qui confère à la maladie son caractère figeant ou dynamisant : si la famille vit la maladie comme un événement particulièrement perturbateur, ce n’est pas seulement dû à l’effet direct de cette maladie, mais également lié au fait que cette maladie survient à la suite d’une série d’événements antérieurs qui en tant que tels n’avaient pas encore conduit le système loin de l’équilibre. La manière dont le système s’est adapté à un évément donné conditionne la façon dont il s’adapte au suivant, et ainsi de suite. Des amplifications d’écarts par rapport à l’équilibre se produisent. Un peu comme dans l’effet papillon. Les systèmes humains sont donc sensibles aux conditions initiales. Pour paraphraser l’effet papillon, on pourrait dire que le vomissement d’une adolescente anorexique en 2003 peut déclencher un sentiment de perte de contrôle lors de la fin de vie de la grand-mère en 2006.

La maladie, le vieillissement, le viellissement accompagné de maladies, est souvent la goutte qui, en conduisant le système familial loin de l’équilibre, risque de faire déborder le vase. Les systèmes familiaux sont donc en constante réorganisation. Toutefois, cette réorganisation est contenue par les mythes, les croyances et valeurs propres à chaque système et cela peut amener une nouvelle stabilisation.

DIAPO PLAN

Avant d’aller plus loin, il nous semble également important de cerner ce qu’est le complexe dépendance/maladie/vieillesse.

Si nous parlons de complexe, c’est qu’il nous semble pas forcément porteur de distinguer ce qui relève spécifiquement de la vieillesse, de la maladie ou de la dépendance pour ce qui concerne les réorganisations familiales, les trois réalités se recouvrant largement.

Ce n’est pas un scoop mais il n’est pas inutile de rappeler que le vieillissement n’est pas une maladie. Et pourtant, nous avons tendance à confondre les deux. Pourquoi ? Probablement, parce que le vieillissement implique, notamment, une fragilisation de l’organisme qui le rend plus vulnérable aux maladies. Donc, on peut associer vieillissement et fragilité ou vulnérabilité mais pas les confondre : il y a d’autres périodes de fragilité, de vulnérabilité aux maladies, la période néonatale par exemple.

Vulnérabilité :
Une vieille dame se fait renverser sur un passage clouté. Un témoin interpelle le conducteur de la voiture

  • Vous auriez pu klaxonner tout de même !
  • C’est que je ne voulais pas l’effrayer

DIAPO : roman photo

Pourtant, le grand âge peut aussi être synonyme de réalisation : une personne qui ne s’était jamais mise en évidence jusque là peut devenir le premier rôle d’un roman-photo, par exemple.

La fragilisation liée à la vieillesse et pas à la maldie peut déjà amener la nécessité d’un étayage nouveau pour assurer la sécurité et préserver l’autonomie de la personne âgée.

Dans un premier temps, cet étayage sera assuré par la famille.

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Comme le dit Linares, “le vieillissement représente un défi qui mobilise l’ensemble du système familial : son organisation, ses croyances et ses règles interactionnelles vont tantôt faciliter, tantôt freiner l’intégration et le soutien accordés à ses membres âgés”. La tolérance de la personne âgée fragilisée dépendra de ses expériences familiales anciennes.

Etant donnée la fragilisation du grand âge, la vulnérabilité aux maladies devient plus grande et le profil de santé est davantage polypathologique. Les risques en sont majorés (mort, entrée en MR). Il y a également certaines maladies plus généralement déclarées au grand âges telles les démences.

Si le vieillissement en lui-même entraîne déjà des adaptations dans l’organisation familale, les maladies qui l’accompagnent ajoutent quelque chose de “catastrophique” (pour rappel, catastrophique vient du grec katastrophè qui signifie “bouleversement”) à la situation, qui viendront modifier ces adaptations spontanées de l’organisation familiale.

Certaines de ces adaptations seront très difficiles à réaliser : leur charge est telle qu’elles épuisent la famille et présentent des risques majorés de décompensation, par exemple dans le cas des démences (altération de la communication et du lien ; nous y reviendrons), ou dans le cas de maladies entraînant de fortes dépendances (cf maladie de Parkinson).

Justement, c’est une autre quasi synonymie à nuancer : celle faite entre vieillissement et dépendance. Certes, la vieillesse s’accompagne de dépendances physiques et psychiques mais celles-ci s’observent dans d’autres circonstances (handicap physique, handicap mental, psychopathologie, etc.). Toutefois, il faut bien admettre que les dépendances du grand âge ont probablement une coloration spécifique : par le jeu des identifications, plus que dans toute autre circonstance, nous craignons que ces dépendances ne deviennent un jour les nôtres. De toutes les dépendances, les dépendances psychologiques sont celles qui nous touchent le plus. Nous pensons aussi que leur impact sur les relations familiales est aussi plus important. Nous y reviendrons.

Dans la suite de nos propos, nous ne nous centrerons sur les réorganisations familiales autour de ces trois changements sans en faire des distinctions particulières, les enjeux et les réponses des familles suivant les mêmes axes, à des degrés divers, selon la gravité des atteintes et les ressources disponibles.

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Familles et vieillissement : tâches développementales

Au départ, il y a le besoin de sécurité, qui est un besoin essentiel, premier de l’humain (se protéger des aléas naturels, de l’agressivité des autres etc.). Pour se sécuriser, l’être humain s’arrime à un groupe : horde clan….famille. L’être humain est tributaire des liens qu’il crée ou a créé avec son environnement, autrement dit, de l’attachement qu’on lui porte et qu’on porte aux siens. Le relationnel est la condition de survie de l’espèce, la forme et la qualité des liens évoluent avec les cycles de la vie. La famille est le creuset de cette construction relationnelle et identitaire. La famille peut être havre de sécurité comme d’aliénation

Chez l’âgé, ce besoin de sécurité ne diminue pas, mais est plus difficile à assurer car les objets suceptibles d’être investis diminuent. Chez les personnes âgées, et surtout très âgées, les divers groupes d’appartenance familiaux et sociaux peuvent subir de rapides et nombreuses transformations, voire disparaître brutalement (monde professionnel via la retraite, départ des enfants, décès successifs des pairs, déménagement du lieu de vie…). Ce besoin de sécurité peut être accru aussi simplement de par le vieillissement normal.

Ce besoin de sécurité va être amplifié dans les situations de vulnérabilité, de fragilité d’un individu : le vieillissement, les dépendances, la maladie, comme d’autres événements, vont nécessiter davantage de protection du groupe, une réorganisation des relations entre membres de la famille. Le Dr Vannotti lors de sa conférence nous a bien montré que la maladie est un perturbateur du fonctionnement familial : la maladie met en question la sécurité du lien d’attachement que nous avons entre être humains et que tous les membres sont concernés (aucun n’échappe à la confrontation). Il y aura un effet de la maladie sur les compétences, les positions de tous.

Autre caractéristique particulière du grand âge : il est caractérisé non plus par la construction ou l’affinement des liens (tâches de l’enfance et de l’âge adulte), mais par l’enjeu du maintien des liens et des remaniements de ceux-ci.
Or, certains groupes d’appartenance auxquels la pa doit souscrire du fait d’une maladie ou d’un handicap sont parfois impossibles à accepter tant ils génèrent une identité insoutenable.
exemple clinique Par exemple, l’entrée en MR : symbolique reliée à celle de la faillitte personnelle (incapacité, maladie menant à perte d’autonomie), et à l’approche d’une mort certaine , Mme et les médicaments : de personne âgée prenant ses médicaments, elle est passé à malade soignée)

Par exemple, la survenue d’une maladie démentielle, un shaker pour toute la famille, qui va devoir opérer des réorganisations majeures dans sa dynamique relationnelle et son identité familiale. De par sa nature, la maladie va altérer la communication habituellement verbale et obliger la famille à utiliser de nouveaux axes communicationnels, analogiques. Une dérive possible en est la compétition entre mbs famille pr la bonne interprétation de ces nouveaux signaux, compétition augmentée car le langage analogique prête à une projection personnelle plus grande. Elle va altérer les liens familiaux et la trame du roman familial dont les aînés sont les gardiens. La démence pose la question de l’héritabilité
ex Mr bourgmestre qui frappe
ex Mr maladie de Charcot et malentendu famille / malade cf voir sa petite fille
film Mme smets : alteration du lien et cf perte de l’appartenance couple et de l’identité. Fille : loyauté a la famille, ne se développe pas

Enfin, lorsque les personnes âgées deviennent vulnérables, l’implication d’aides extrafamiliales devra être mise en place. Elle implique des soignants de façon dfférentielle selon que la personne reste à domicile (présence intermittente) ou vit en MR (présence permanente). Dans les deux cas, ces soignants sont impliqués dans la sécurité de base à assurer, tâche rendue souvent difficile déjà vu le turn over des résidents et du personnel. Mais ce qui nous intéresse est ici surtout la rencontre de deux systèmes (familles et soignants) ayant chacun leurs propres mythes, rituels et dynamiques fondant leur identité groupale, qui vont s’interpénétrer pour réaliser la co-construction de ce que J. Polard appelle “une protection ajustée”, dont on a vu qu’elle recouvre une réalité complexe d’aide et de relation. Ce passage a un impact majeur sur la famille et va demander un travail des liens titanesque. Particulièrement s’il s’agit de l’entrée en MR, qui va entraîner une crise familiale importante : bien souvent, elle symbolise l’échec pour la famille (car doit faire appel à des soignants extérieurs), famille qui doit alors reconstruire une image positive d’elle-même. Les remaniements que cela représente pour la famille peuvent être douloureux en cas de rivalité entre soignants et famille : Les soignants qui veulent faire valoir leur professionnalisme prfs à tout prix , svt la déqualification supplémentaire pour la famille.

Un bon ajustement va devoir s’appuyer sur les dires de la personne âgée , rendus impossibles dans le cas de démence, sur les aidants bouleversés et sur les soignants

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En conclusion, dans les réorganisations familiales autour des avatars du vieillissement, il y a des aspects spécifiques à envisager, les réorganisations familiales ne vont pas que “de soi”. Vieillesse nécessite des remaniements familiaux qui ne vont pas de soi. Tendance = aller vers la surprotection. Abandon, contrôle, envahissement. Risque de huis clos

  • Logique du don dominante dans l ’aide : la maladie interrompt l ’échange des dettes, dons et reconnaissance des mérites, mais chez les âgés, le temps est compté et l’équilibre incertain
  • d’autre part, la mise à l’épreuve des liens familiaux est aggravée par l’introduction de tiers (soignants etc) dans les sphères intimes de la famille et dont le nombre peut complexifier les remaniements relationnels et désorgnaiser la structure relationnelle de la famille.
  • d’une part, les limites entre “maladie”, “dépendance”, vieillissement” étant moins claires qu’on ne pourrait le croire, le bon ajustement de la protection (celui qui respecte les possibilités d’autonomie) à offrir est plus difficile à définir ;

APRES PAUSE

Petit rappel

La maladie chez les âgés

  • Affecte le narcissisme des PA (issue dépendra de la qualité des liens)
  • Constitue une attaque des liens familiaux, surtout en cas de démence
  • devient un tiers dans la famille, elle peut fédérer comme diviser. Côté aspects structuraux, ils se modifient : le malade prend une place centrale et les distances générationnelles s’effacent. Changement à la fois distances et de la hiérarchie, avec comme schéma la protection du groupe (étude FAS Vannotti) De même, des aspects fonctionnels : résurgence des conflits et enjeux, dé-ritualisation qui détruit les systèmes de communication, perte de la dimension sociale.

La maladie affecte la famille

  • Dans son organisation
  • Dans sa hiérarchie
  • Dans ses relations
  • Dans ses facultés de coping

A plusieurs niveaux :
1. Pratique : redistribution des tâches et des rôles / attention réduite aux autres membres
2. Liens affectifs et attachement : Crée une tension entre sécurité et insécurité existentielles / Fait peser des menaces de mort sur les autres
3. Communication dans la famille : on en parle trop ou pas (de la maladie / on tait ses propres souffrances
4. Éthique familiale : inégalité des positions hommes/femmes / La maladie interrompt l’échange *Des dettes *Des crédits *Des reconnaissances des mérites peuvent être restés en suspens
5. Histoire familiale : La maladie —>Arrête cycle évolutif du système familial (blocage de l’évolution) —> Favorise tendances « centripètes » (regroupement protecteur)

Nous allons développer plus particulièrement les enjeux de l’éthique et des remaniements structuraux dans le cadre des maladies du grand âge.

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Optique de l’éthique : la confrontation à la mort

Les maladies liées au vieillissement ont ceci de spécifique qu’elles sont le plus souvent accompagnées du spectre de la mort. Une simple bronchite peut emporter la personne âgée si son état de santé général est précaire. Dans certaines familles, la chute consécutive à la fracture du col du fémure a failli se solder par le décès de la personne âgée qui ayant heurté un meuble est d’abord demeurée inconsciente avant d’attendre qu’on vienne la secourir, or c’est arrivé justement pendant le minitrip en amoureux de la fille unique.

Les réorganisations familiales qui s’opèrent au moment du vieillissement aggravé par la maladie doivent, en partie être compris, dans le contexte des rapports de loyauté et d’interdépendance dans le réseau d’appartenances familiales.

Nous pouvons invoquer ici, l’approche de Boszormenyi-Nagi. Cet auteur était principalement préoccupé par la question de savoir comment vivre ensemble pour avoir un sentiment d’équité. Celle-ci reprose notamment sur un sentiment d’équilibre entre le donner et le recevoir. La vie en commun suppose des échanges. Tous les événements de vie comptent. L’être humain vit une grande partie de sa vie chez ses parents et reste longtemps dépendants d’eux. L’enfant reçoit donc beaucoup de choses de ses parents. En s’occupant de leur pa malade, les enfants ont l’occasion de s’acquitter de leur dette relationnelle.

Mais si la maladie affecte lourdement la vieillesse, les enfants peuvent avoir le sentiment de rembourser au-delà de leur dette. La personne âgée contracte une dette qu’elle ne pourra pas rembourser : le temps disponible est trop court ou bien elle n’est plus en condition de le faire, par exemple, parce qu’elle connaît un processus de démence. Tout tient alors sur le “capital” constitué précédemment.

C’est le moment de se souvenir que quels que soient les efforts, un enfant ne peut de toute façon pas rembourser complètement sa dette car il y a la dette du don de vie, non remboursable par définition.

On s’en approche asymptotiquement, peut-être, en accompagnant son vieux parent jusqu’à la mort : en faisant un maximum d’efforts pour accompagner son vieux parent mourant, peut-être est-on presqu’en mesure de s’acquitter de la dette du don de vie. Un acquittement paradoxal, en quelque sorte.

Au-delà de cette question du quasi-remboursement de la dette du don de vie, dont on ne s’acquitte qu’en donnant soit-même la vie, soit réellement soit symboliquement en participant à la transmission des valeurs aux générations suivantes, les maladies liées au vieillissement amènent de nouvelles négociations autour du livre des comptes.

Force est de constater que tout le monde n’adopte pas la même position. On peut distinguer quatre principaux cas de figure : être présent, hyperprésent, revendicateur, absent.

Présent : adéquat

Hyperprésent : façon de donner l’impression de rembourser sa dette alors qu’on occasionne une dette nouvelle. On donne tellement que le capital constitué par le parent par ses dons tout au long de la vie est insuffisant pour rembourser cette nouvelle dette. Ironiquement, on pourrait dire “ça tombe bien”, ces personnes prétendent le faire dans un dévouement total, sans volonté de contrepartie. Elles méconnaissent donc leur véritable motivation qui repose sur une agressivité non assumée. Cela se produit souvent lorsque l’enfant a le sentiment que son parent est en dette à son égard. Exonérer le parent de sa dette est au-dessus de ses forces. L’hyperprésence apparaît dès lors, inconsciemment, comme le moyen de rééquilibrer autrement les plateaux de la balance : en amenant le parent à contracter une dette qu’il ne pourra rembourser.

Illustration clinique : Marc

Revendicateur : je m’occupe de toi mais tu me rembourses immédiatement par un don (un prêté pour un rendu) . Je m’occupe de toi mais tu me lègues immédiatement la maison.

Absent : après tout ce que j’ai fait pour toi sans en avoir la contrepartie, tu ne vas pas me demander d’en faire des tas alors que tu ne pourras pas me rembourser. Je vais pas te laisser tomber mais je ferai un minimum.

Illustration clinique : Marc]

Mais la maladie peut venir compliquer les choses, surtout si elle emporte le vieux malade sans qu’on ait pu faire cet accompagnement.

  • Les possibilités de règlement de la dette familiale/conjugale/interpersonnelle ancienne sont altérées (temps disponible, disponibilité psychique en cas de démence…)
    cf Dame qui veut savoir quid au sujet d’une potentielle infidélité il y a 40 ans de son mari avec sa secrétaire. Mr devient >Alzheimer et risque de ne plus pouvoir répondre

Cas cliniques
Mme multidépendante physique [et psychologique] en MR. Mr ne veut pas la rejoindre (Mme a été exigeante toute sa vie et la seule façon pour lui de prendre soin de madame est de la confier à une MR, maintenant que ses propres problèmes de santé ne lui permettent plus d’assurer seul les soins ; MR signifie Maison de retraite pour Madame, et Maison de Repos pour lui)

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Remaniements familiaux : axe structural

La famille est un système groupal de deux générations au moins, avec un système de représentations partagées, des procédures, des habitudes de vie, un espace privé qui garantit la protection de ses membres.

A ce titre, elle produit des relations d’interdépendance entre ses membres, évolutives selon les cycles de vie et accompagnées d’un idéal de solidarité.

Le lien familial autrefois plutôt univoque recouvre aujourd’hui une dimension plurielle. Le milieu familial est maintenant un concept plus hétéroclite. Comme le dit avec humour un sociologue (P. Meirieu), « la famille, c’est l’ensemble des personnes qui utilisent le même réfrigérateur »

Lorsque la maladie/dépendance arrive, une réorganisation de ces liens d’interdépendance doit s’opérer, un repositionnement (distances, rôles, fonctions, hiérarchie) doit s’organiser, différents selon que la maladie est transitoire [un mauvais moment à passer], évolutive (il faut continuer à vivre) ou terminale (mise entre parenthèses des querelles ou au contraire affrontement). Le malade prend une place centrale, les distances générationnelles se modifient dans toutes les familles concernées.

Mais ce qui pourrait être plus spécifique des malades âgés :

  • Inversion générationnelle :
    Ex : cette fille dont la mère est en MR pour maladie d’Alzheimer et qui “rééduque” sa mère en passant ses après-midi à faire des jeux de société indiqués pour stimuler sa mémoire et inscrit dans un carnet les progrès observés, sur un mode parental.

On observe fréquemment une inversion des places. L’inversion de l’ordre générationnel est facilitée par la nécessité des soins du corps et la passivité cognitive du parent âgé malade. Comme si les enfants, dépourvus de modèle prêt-à-acter, reprennent le schéma déjà vécu. Mais le risque de dérive est bien souvent que ces vécus concourent à la disqualification de l’âgé, légitimer l’emprise d’un plus jeune, fragiliser tout l’édifice familial. On entend souvent les “enfants” dire : “on est devenus parents de nos parents”.

Qu’en penser ? : APPEL AU PUBLIC

  • Frontières et perméabilté sous-systèmes familiaux
    Ex famille où la mère doit s’occuper à la fois de son père atteint d’Alzheimer, sa soeur IMC et sa famille où évolue un conjoint malade et 5 enfants : l’espace familial est envahi par les préoccupations et les soins au père âgé, tout la vie s’est refermée. Deux des enfants et la mère présentent des symptômes psys : mère burned out et enfants excessivement angoissés. Ce qui “ramène la mère au foyer et convoque le père à plus d’engagement.
    ex de cette fille hypoerdévouée à sa mère abusive qui a déjà vécus trois séparations conjugales

Dans les réorganisations autour d’un aîné dépendant, la renégociation des séparation/distances avec les autres espaces est engagée : espaces personnels, conjuguaux, familiaux actuels, s’en trouve modifiés.

La perméabilité entre ces systèmes, les règles d’ouverture/fermeture seront à renégocier. Si la perméabilité est trop grande, les espaces d’intimité sont mis à mal. Si la perméabilité est trop étanche : on court le risque de la mise en place d’un Huis-clos où s’exerce la maltraitance à l’abri des regards.

Une remise au travail des enjeux intrafratrie :
o réallumage des mécanismes de compétition/solidarité intrafratrie.
o Remise en place des positionnements anciens sur un terrain de jeu élargi (place de l’aîné, par exemple).
o Appui potentiel sur expériences anciennes.

  • La mise à mal de la frontière groupe familial-environnement : le groupe familial peut se replier sur lui-même, se fermer et devenir une sorte de huis clos. Ou ouvrir plus ou moins adéquatement aux intertventions extra-familiales. Dans le repli centripète, risque d’hypercohésion de la famille parfois sur plusieurs générations

Cela fait partie des mécanismes de re-autoorganisation du système : les maladies, sutout celles liées au vieillisement, déstabilisent le système familial qui cherche une nouvelle cohérence dans la cohésion renforcée mais aussi, parfois, dans les dissensions.

Si l’espace familial s’ouvre aux interventions extérieures, avec la dépendance/maladie de l’âgé (comme des autres adultes), le recours obligé à l’aide des autres voit l’espace privé se rétrécir. Il devient partiellement ou totalement “public” et se construit dans une asymétrie de positions rarement reconnue comme telle.
Chez les âgés, l’entrée dans le paysage des soignants va empiéter de façon plus ou moins respectueuse ce territoire d’intimité, mais aussi le territoire intime familial.
Système familial percuté par le système soignant : nécessité de réorganiser la sphère interactionnelle et la représentation du monde avec l’entrecroisement de la diversité de celles des autres intervenants (et aussi aspects commerciaux déguisés en volontés soignantes et/ou charismatiques).
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Le cas particulier de l’entrée en MR est à considérer : l’intimité familiale ancienne est altérée gravement par la perte du lieu de vie où se sont construites cet intime des familles. De plus, la construction de nouveaux attachements s’avère souvent positif pour la PA mais menaçant pour la structure familiale d’origine.
Cela va instaurer une frontière floue sur les territoires d’intimité, en ce sens que les territoires se superposent partiellement, et parfois totalement.

Les positions et fonctions respectives des aidants du système familial et des intervenants du système soignant deviennent partiellement superposables et induit une sorte de création d’un nouveau système qui inclut certains membres de la famille et des extrafamiliaux, à des degrés divers. La réorganisation familiale est d’un genre nouveau.

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La mythique sociale et politique sur les MR contribue largement à cette zone floue, propice à tous les malentendus et combats : promues comme lieu de vie, elles suivent les règles d’un lieu de soin, l’aspect lieu de vie interfère avec l’aspect lieu de soins ; l’aspect lieu de soins interfère avec avec l’aspect lieu de vie.

Les mandats et croyances les plus communes sont : la restauration de l’indépendance, les activités comme source de bonheur, la fréquence des visites familiales comme l’expression des liens.

Les mandats et croyances les plus banales des familles vis-à-vis des soignants en institution sont la prise en charge bienveillante, un engagement affectif “comme si c’était leurs propres parents”, une sécurité assurée (cf les chutes). Les implications affectives sont fortes tant pour les membres de la famille comme pour les membres du personnel soignant.

M. Vannotti souligne que la façon dont on vit dans sa famille se reporte sur l’équipe des soignants. Un manipulateur en famille le restera lors d’une hospitalisation ou un processus d’hébergement. De même, on peut bien inférer que la façon dont on vit en famille chez un soignant va se reporter sur l’équipe des aidants familiaux (ex, refus d’une toilette comprise par l’équipe comme un caprice, alors que la dame refusait car c’était un infirmier. L’équipe est composée surtout de jeunes femmes avec enfants….) .

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ex :

Issue de la réorganisation familiale lorsqu’il y a implication de soignants extérieurs peut se penser comme Bateson le décrit dans son concept de schismogenèse (= issues possibles au contact culturel entre deux groupes humains initialement différents) :
• fusion-symbiose (relations de réciprocité, aboutit à des cpts homogènes),
• opposition (élimination d’un groupe voire des deux),
• différenciation-réciprocité (persistance des deux groupes initiaux, avec interface entre eux, équilibre dynamique à l’intérieur d’une communauté plus grande qui les réunit ; cpts hétérogènes.
• La succession de ces différentes phases = réussite de la schismogenèse

  • Atteintes mythiques familiales
    L’histoire de la famille s’est construite dans une perspective transgénérationnelle. Les réponses que la pa et ses proches vont donner à la dépendance/maladie trouvent leurs sources dans les expériences antérieures de la famille, positives comme négatives.
    Les dépendances/maladies, surtout psychiques constituent une atteinte à l’identité : la maladie est une insulte au narcissisme familial.
    Le cas des altérations cognitives est particulier => la réalité commune coconstruite sur l’histoire familiale couvrant des générations doit être reconstruite avec un sacré grand écart à faire ! En effet, la démence des âgés convoque des attitudes et des fantasmes liés à la dépendance mais en plus induit une perte du sens et un écrasement sur une dimension opératoire/fonctionnelle.

Perte du « sujet »
La famille devra donc réécrire le roman familial et bien souvent le déni partagé sur la maladie va influer sur cette réécriture. Comme d’ailleurs le fait que l’entourage a du mal à voir le potentiel de développement personnel du malade : tout est vu sous l’angle de la perte et de la restauration. C’est peut-être un aspect moins acceptable pour les jeunes générations ou le personnel soignant (cf idylles amoureuses en MR, caractère iconoclaste).
Cela va impliquer un deuil du parent/de la famille idéal(e) et on peut observer chez les familles (Gaucher et al) soit les cpts réparateurs (remettre le parent sur pied, qui instaure un pacte entre soignants et familles qui ne souffre aucune entaille, car mettant en jeu les narcissismes réciproques) ; soit des comportements répressifs (visant à empêcher les manifestations déficitaires chez le parents âgé). abandon, mise à mort

Il peut y avoir un embellissement du mythe : le tyran devient quelqu’un d’exigeant

DIAPO

On supprime ?
La confrontation à la mort est toujours présente soit de manière explicite (attaque cardiaque, problème respiratoire, AVC, etc.) ou implicite (déclin, involution).

Angoisses de la transmission. Particulièrement atteinte quand l’aîné developpe une maladie de type démentielle.

Maladies viennent altérer un rythme acquis de la dynamique relationnelle : secrets (abus, infidélités,...) deviennent tabous, tabous deviennent dénis, panique sur les révélations à faire. Infos risquent d’être perdues à tout jamais = transformation de la mythique familiale ; peut produire accès de violence (le vieux doit cracher le morceau)Maladie fige le temps (M. Vannotti), tout cesse d’exister. Mais à la fois suspension de la temporalité (en attendant le retour à la “normale”), remise en route du temps (issue va transformer la structure), transition définitive vers un nouvel arrangement. [Lien avec le mythe de Sisyphe]. Questionne sa propre finitude, parfois difficilement soutenable car impossible de la dénier du fait de la permanence et l’intensité des relations établies au quotidien. Plus difficile pour les très jeunes (distance à leur mort réduite)

  • Or génération qui va mourir = bouclier protecteur pour les suivants
  • danger d’y « réduire » la PA

APRES DINER

Point de vue thérapeutique : quelques réponses possibles

Les familles ont leur propres ressources et nombreuses sont celles qui ne requièrent pas l’intervention d’un psy. Elles mettent en place des réponses ajustées et adéquates, mais nous ne les voyons pas puisque nous ne sommes pas consultés.

Le psy n’est donc appelé à intervenir que quand les remaniements familiaux ne fonctionnent pas.

Rappelons les dérives principales à éviter lors de ces interventions :

  • Déléguer les soins au seul patient, en oubliant parfois la famille (dérive courante en médecine)
  • Négliger l’histoire familiale. Or la moblisation des familles remet au travail les anciennes difficultés (huis clos)
  • Tendance à surprotéger
  • Tendance à vouloir prendre la maîtrise (abus de pouvoir, hypercontrôle)
  • Tendances à envahir

Les familles et les intervenants doivent travailler ensemble avec comme principe directeur commun, la recherche d’un mieux être relatif. Le rôle du psy est alors d’aider la famille à trouver une nouvelles organisation familiale qui permettent d’assurer ce mieux être relatif.

Pour y parvenir, il vaut souvent mieux se concentrer sur le moment présent, ne pas faire de projets à long terme. Souvent on cherche la preuve de l’utilité de nos actions dans une amélioration souvent conçue en terme de guérison. Cela fait peser une obligation de performance.

Familles et intervenants entrent alors dans une schismogenèse de type symétrique. Cela a deux conséquences :

  • c’est l’escalade dans la recherche de l’approche qui amènera la guérison.
  • dans les équipes, la schismogenèse envahit le fonctionnement des équipes, par isomorphisme avec ce qui se passe entre les familles et nous. Résultat : les équipes se clivent autour des moyens d’action (dissensions internes à l’image des dissensions internes dans la famille qui ont pour fonction de créer une frontière entre eux et nous)
    Plutôt que de rester dans cet isomorphisme, il vaut mieux s’appuyer dessus pour inviter la famille à négocier sur l’intervention la plus appropriée, en tenant compte naturellement de ce que nous estimons adéquats en fonction de nos critères professionnels.

Il s’agit de rechercher une synthèse, c’est-à-dire une position qui ne soit pas la recherche d’un juste milieu mais la meilleure réponse possible en fonctions des contraintes liées aux circonstances. Il n’y a pas une réponse identique pour toutes les situations mais une réponse singulière pour chaque situation. Il est alors important de tenir compte dont la famille tente de se réorganiser.

En ce qui concerne l’autonomie par exemple, il y a de fortes chances de la famille et les soignants vont avoir une définition différente de celle-ci. Pour la famille, il s’agira le plus souvent de revenir à la situation d’avant le début de la perte d’autonomie. Pour les soignants, il s’agira le plus souvent de ramener la situation à une norme.

Propositions

Dans la famille
Reconstruire la narration (aider la famille à élaborer un récit qui permette d’intégrer le vieillissement et les maladies qui l’accompagnent)
contextualiser ce qui se passe en tenant compte des autres événements de la famille
tenir compte des aspects intergénérationnels
tenir compte des modes de communication en vigueur dans chaque famille
Prendre soin de ceux qui prennent soin.
Préserver les échanges réciproques dans la famille : validation de la distribution éthique intra-famille nécessaire
Activer les mouvements de reconnaissance mutuelle. A ce sujet, il faut se souvenir que le plus souvent, la personne âgée estime que ce qui est fait pour elle lui est dû. Cela contribue à donner à celui qui apporte des soins le sentiment d’un sacrifice.

Dans le rapport entre les familles et les soignants
Favoriser la création d’un cercle vertueux de la coopération (Marco Vannotti)
Dans ce processus, les soignants doivent accepter d’être le réceptacle des angoisses croisées des membres de la famille : l’impuissance est telle que c’est une aubaine d’avoir une équipe sur qui projeter cette impuissance et l’angoisse qui l’accompagne
Souvent l’impact de la maladie est tel que les aidants proches ont beaucoup de mal à être dans la reconnaissance des apports de chacun aux soins apportés ; ils se disputent la place du meilleur aidant ou habitué à occuper la place de l’incapable, l’un d’eux se retire, s’isole et laisse la place à un ou plusieurs autres, avec une pointe d’acrimonie à leur égard ou avec une humeur dépressive en lien avec ce sentiment d’incapacité. Dans ce cas, le personnel soignant a un rôle essentiel : dans une sorte de multipartialité, il s’agit de renvoyer à chacun sa contribution, suggérer que chacun apporte sa pierre à l’édifice, qu’il n’y a pas qu’une seule façon de prendre soin.
Les psys doivent être les principaux artisans de la reconnaissance du mérite des autres. Il s’agit d’éviter la confrontation autour de la légitimité. Chacun à sa légimtimité : les aidants proches et les soignants, et parmi les aidants proches chacun a sa légitimité. Les psys doivent aussi
valoriser et faire reconnaître le dévouement extrême des aidants proches du malade.

Le personnel soignant ne doit donc pas chercher à se substituer à la famille et ne doit pas chercher la reconnaissance de ses propres efforts. Du moins auprès de la famille. Comme on ne peut vraisemblablement pas, sauf à être un saint, abandonner toute recherche de reconnaissance, c’est au sein de l’équipe que celle-ci doit être cultivée. Il est donc important de cultiver la reconnaissance réciproque dans les équipes. On sait à quel point c’est difficile.

Tout cela nous rappelle l’importance de la dimension éthique de l’échange qui structure les rôles et les attentes réciproques.
Le sentiment d’équité repose sur :
le sentiment d’un rapport équilibré entre le donné et le reçu (cf Mme revendique),
la réciprocité (on fait un don avec la conviction plus ou moins implicite qu’il y aura un contre-don) (cf Mme conseil),
le sentiment de justice (respect des besoins différenciés)

Les échangeurs doivent être au clair quant à la nature de l’échange mais surtout à l’extension de l’échange (ampleur des biens + disponibilité personnelle apparaissant comme pertinents dans la relation d’échange).

Conclusion

Nous voudrions pour terminer mettre en perspective le mythe de Sisyphe, un exemple d’attracteur ponctuel (la fourmi de Langton) et certains travaux de Grégory Bateson.

Pour rappel, Sisyphe, fondateur de Corinthe, est un être bourré de talents. Il excelle dans l’art du commerce et de l’industrie. C’est un habile artisan et un agriculteur avisé. Il a tellement de talents qu’il se croit tout permis, y compris de contrarier l’union de Zeus avec Egine, fille de Asopos. Cette facétie est celle de trop. Pour le punir, Zeus envoie Thanatos – la mort donc – afin qu’il emmène Sisyphe aux enfers. Sisyphe parvient à enchaîner Thanatos. C’est alors Hadès qui l’emmène de force. Mais, prétextant ne pas avoir reçu des funérailles conformes au rituel en vigueur, Sisyphe remonte sur terre et “omet” de revenir aux enfers, comme convenu, une fois les funérailles célébrées. Zeus le condamne alors à cette pénitence que nous connaissons tous : pousser un rocher jusqu’en haut d’une pente puis recommencer car presqu’arrivé au sommet, le rocher dévalle la pente.

Quelle lecture pouvons-nous faire de ce mythe en rapport avec nos préoccupations ? Nous avons déjà vu comment le mythe de Sisyphe peut apparaître comme une expression métaphorique très ancienne de ce que la théorie du chaos qualifie attracteur ponctuel : c’est en quelque sorte le degré zéro du chaos, lorsque le système est organisé par un attracteur qui le ramène invariablement à un état en un point donné. Le système se fige, devient répétitif.

C’est vrai, mais on peut aller plus loin en tenant compte que l’activité monotone de la fin est précédée d’une activité débridée. Sisyphe s’agite dans tous les sens, il fait les 400 coups et déploit des trésors de créativité pour tromper les humains ou les dieux. Il y a donc une succession créativité/agitation vs monotonie/temporisation.

Or la théorie du chaos a développé des modèles pour comprendre ce passage de l’agitation au calme. Elle ne les a pas appliqués à Sisyphe mais à des organismes fictifs, comme la fourmi de Langton. Cf. : https://www.youtube.com/watch?v=qZR...

La fourmi de Langton est un algorithme développé par Christopher Langton dans les années nonante. L’idée était de voir comment un “organisme” disposé sur un damier allait se comporter en appliquant quelques règles simples.

Cinq règles simplissimes

L’organisme ne reste pas en place
Il passe d’une case à sa voisine
Lorsqu’il quitte une case, la couleur de celle-ci est modifiée (blanc -> noir, noir -> blanc)
Lorsqu’il quitte une case noire, il va sur la case voisine de droite
Lorsqu’il quitte une case blanche, il va sur la case voisine de gauche.

FILM
On laisse se dérouler les opérations un grand nombre de fois et le résultat est toujours du même type :

FILM
Au départ, la fourmi dessine des formes symétriques. Elles sont simples d’abord puis des formes ressemblant à des fleurs stylisées émergent.

Au bout de quelques centaines d’itérations de l’algorithme, la symétrie se désorganise. C’est le chaos.

FILM
Au bout de plusieurs milliers d’itérations, la fourmi adopte un comportement totalement répétitf. Exit les belles fleurs stylisées, c’est une colonne qui se dessine. On dit alors que la fourmi emprunte l’autoroute.
FILM

On peut bien sûr y voir, un autre illustration de l’attracteur ponctuel. Sisyphe ou fourmi de Langton, même combat. D’où ma diapo.
Et nous sommes tentés de juger l’évolution de manière défavorable.

Mais se pourrait-il que le mythe de Sisyphe nous invite à une vision plus nuancée ? Et si, dans certaines circonstances, s’aligner sur un attracteur ponctuel était la meilleure forme d’adaptation ? C’est ce que semble suggérer une mise en perspective du mythe et de certains travaux de Grégory Bateson.

Sisyphe, en héros prométhéen, défie les dieux, mais contrairement à Prométhée – qui est toujours accompagné de Epiméthée qui offre un heureux contrepoids au caractère débridé de Prométhée – il agit toujours tout seul. Il n’accepte aucune autre vision du monde que la sienne. Il est sans limite. Il ne fait le deuil de rien. C’est ainsi, je crois, qu’on peut comprendre le premier châtiment qui lui est réservé : envoyer Sisyphe aux enfers, n’est-ce pas l’inviter à faire des deuils ? Peut-être pour renaître, comme Déméther, une fois les deuils accomplis.

Mais Sisyphe est un être en défaut d’appartenance. Il ne sait pas que les limitations que nous imposent la vie en famille peuvent être libératrices. Entraîné dans une course en avant, il devient l’esclave de lui-même,. Sisyphe n’a pas compris que nos liens entrecroisés dans nos réseaux d’éthique relationnelle peuvent être libérateurs. Il a cru pouvoir enchaîner la mort, il a cru pouvoir vivre sans attache par rapport aux ancêtres en refusant d’aller en enfer. Il a cru pouvoir se défaire de toutes les chaînes qui le limitaient dans l’existence. Mais à se déchaîner tout seul, il se retrouve “enchaîner” à son rocher.

MaMaisis il est également possible que ce dernier châtiment soit ce qui soit arrivé de mieux à Sisyphe. Invoquons à présent Grégroy Bateson.

Dans son ouvrage Vers une écologie de l’esprit, volume 1, Gregory Bateson relate largement les travaux qu’il a menés avec Margaret Mead sur les Balinais. C’est au départ de ces observations qu’il a forgé ses concepts d’éthos et de schismogenèse, dont nous avons parlé.

Dans le chapitre Bali : le système de valeur d’un Etat stable, il montre comment les Balinais s’entendent pour organiser une société gouvernée par un état aussi proche que possible de l’équilibre. De puissants mécanismes régulateurs soutenus par des rituels communément observés font en sorte que les écarts à la norme ne s’amplifient jamais exagérément.

Dans le chapitre Planning social et concept d’apprentissage secondaire, il montre que les Balinais apprennent à leurs enfants à considérer que la vie est faite de “séquences routinières, qui se satisfont en elles-mêmes” (p. 243). Il les invitent à “rechercher la valeur dans l’acte lui-même, plutôt que de la considérer comme moyen pour arriver à une fin” (ibid.).
S’il en est ainsi, c’est que les Balinais “visent à travers le comportement routinier (…) à conjurer le risque toujours présent d’un faux pas”. (ibid.)

Le comportement des Balinais est lié à un “évitement instrumental de la peur” (p.244). en remplaçant, cet évitement instrumental par une récompense instrumentale, Bateson y voit la source d’une certaine forme de bonheur. L’automatisme routinier peut nous amener à être “ mobilisés par un espoir sans nom, sans forme et sans lieu, d’une réalisation extraordinaire. Pour qu’un tel espoir soit efficace, il est à peine besoin de définir cette réalisation. La seule certitude requise c’est l’idée qu’elle peut surgir à tout moment, au coin de la rue, et que, vrai ou faux, cela ne peut être aucunement vérifié” (ibid.).

Au fond, l’ultime punition de Sisyphe est un cadeau que Zeus lui fait. Camus l’avait bien perçu, lui qui voyait dans ce mythe, une forme de solution à l’absurde de l’existence : certes, la vie n’a pas de sens, mais si nous renonçons à lui trouver un sens absolu, en faisant au mieux les tâches les plus quotidiennes, l’homme peut alors se défaire de l’angoisse existentielle en acquiérant le sentiment d’une utilité. Le fait de bien exécuter la tâche qu’on fait, aussi banale ou ancillaire soit-elle, peut devenir source de bonheur. C’est ainsi qu’il peut imaginer un Sisyphe heureux.

Bateson aboutit à la même conclusion en soulignant que l’automatisme routinier soutenu par le sentiment d’une récompense instrumental nous amène à agir comme “la mère que se dit que, pour peu qu’elle accorde à son enfant une attention constante et suffisante, elle peut en faire ce phénomène rare : un homme heureux”. (p.245).

Nos propres réflexions nous ont conduits à des conclusions similaires : face à la catastrophe que représente les maladies liées au grand âge, nous aurions tendance à nous démener, à chercer à refuser le déclin puis la mort, à rechercher désespérément le retour de jours meilleurs. Mais, comme Sisyphe, si nous acceptons de faire le deuil de tels espoirs, et à porter notre attention sur ce qui se passe dans le présent, pour bien réaliser les gestes d’accompagnement de fin de vie, par exemple ; si nous acceptons que l’heure n’est plus à faire contracter de nouvelles dettes à nos proches, qu’au contraire l’heure serait plutôt à l’exonération, alors nous nous rapprocherons du bonheur.

En nous rapprochant de la fourmi de Langton ou de Sisyphe, et en retirant du plaisir dans l’exécution routinière des gestes adéquats dans ces moments là, nous pouvons éprouver quelque chose d’assimilable à une forme de bonheur. Permettre à une personne âgée de vivre la meilleure mort possible après avoir subi les affres de la souffrance liées à la maladie, ne procure certainement pas l’extase mais un légitime sentiment de satisfaction. Ce n’est déjà pas si mal.

Je crois que Sisyphe l’a compris. Après avoir refusé la mort, il accepte la mortification et dans cette mortification par le deuil de sa toute puissance, il apprend à prendre du plaisir dans l’exécution de la tâche elle-même.

Alors, peut-être qu’à la question de savoir si Sisyphe est condamné à pousser inlassablement le rocher des maladies liées au grand âge, nous serions tentés de dire que à un certain niveau et à partir d’un certain moment, c’est ce que nous lui suggérerions, pour son bien et celui de son entourage. Qu’il prenne l’autoroute de l’acceptation.

Voir en ligne : Fourmi de Langton

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14 février 2017
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